Comme il s’agit du débat qui a commencé en mai dans l’Union européenne, l’objet de mon exposé ne sera pas l’Europe, mais l’avenir de l’Union européenne. L’unité géographique que nous nommons « Europe » inclut aussi la Norvège, la Suisse, le Royaume-Uni, les Balkans tout entiers, l’Ukraine et la Biélorussie, mais aussi la Russie – en tout cas jusqu’à l’Oural –, et même une partie du monde turc. L’Europe est une formation culturelle fantastique, éblouissante, à couper le souffle, et inimitable : l’héritage de trois promontoires, trois héritages dont chacun a fécondé l’autre, trois collines – l’Acropole, le Capitole et le Golgotha –, un même cep de vigne, issu des greffes croisées de sarments uniques au monde. Comme il y a bien des contrées au monde où l’on tire le vin, nombreux sont les pays où l’on tente d’acclimater la culture européenne, mais sans jamais atteindre – même au bout de mille libations – le goût et la beauté de l’original. La vie de l’Europe est une alternance de périodes plus ou moins fastes, mais l’Europe est éternelle – l’Europe reste, encore et toujours, l’Europe, quand bien même de nos jours la parure d’autres continents attirerait plus facilement la lumière. Mais en ce jour, nous ne sommes pas réunis à une session de l’académie des beaux-arts, pour rivaliser d’habilité dans la louange de notre continent, mais dans le cadre d’un événement politique, où l’objet de notre réflexion ne doit pas être l’Europe, mais l’avenir de l’Union européenne.

L’Union européenne est une formation politique, construite par la main de l’homme, et créée par des pays souhaitant protéger leurs intérêts économiques et militaires, en réponse à la situation politique apparue à l’issue de la Seconde Guerre mondiale : au fait qu’une moitié de l’Europe était occupée par les Américains, l’autre moitié, par les Soviétiques. L’Union a été créée pour ne pas perdre espoir de voir un jour les Européens redevenir ceux qui décident du destin de l’Europe.

 Assaut contre l’homme, la famille et la nation

Commentant les résultats d’un sondage, le journal Frankfurter Allgemeine Zeitung nous apprend qu’en juin 2021, seuls 45% des Allemands déclaraient penser pouvoir dire librement ce qu’ils pensent, tandis que 44% déclaraient le contraire. A en croire les réponses des sondés, ces derniers pensent pouvoir s’exposer à des désagréments dans le cas où ils exprimeraient le fond de leur pensée sur l’Islam, l’identité ou le patriotisme. Quant à Václav Klaus – l’un des esprits les plus lumineux parmi les dirigeants européens en retraite – il affirme qu’aujourd’hui, c’est à la fois contre l’homme, contre la famille et contre la nation que l’assaut est donné, ce qui met en péril l’avenir de l’Europe. La vice-présidente du PE, Mme Barley, dit au contraire qu’il faut affamer la Hongrie et la Pologne. Et l’un des vice-présidents de la Commission, parlant d’un Etat-membre de l’Union – en l’occurrence, la Hongrie –, le traite de démocratie malade. Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ?

Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ?

L’UE, qui représentait en 2008 25% du PIB mondial, n’en représente plus en 2019 que 18%. Les 22% du total mondial de la valeur ajoutée industrielle qu’elle assurait en 2008 ne sont plus que 15% en 2019. Des 50 plus grandes entreprises du monde, en 2001, quatorze étaient européennes – elles ne sont aujourd’hui plus que sept. Sur les dix centres financiers les plus importants du monde, plus aucun n’est situé sur le territoire de l’Union européenne. Il y a trente ans, l’UE déposait encore sept fois plus de brevets que la Chine – qui en dépose aujourd’hui quatorze fois plus que l’UE. Au cours des 25 dernières années, le monde a vu émerger 20 entreprises dont la valeur dépasse les 100 milliards de dollars : 9 en Amérique, 8 en Chine, aucune en Europe. Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ? Au cours des trente dernières années, les Etats-Unis d’Amérique ont augmenté leurs dépenses militaires de plus de 30%, et la Chine les a multipliées par neuf, c’est-à-dire augmentées de 900%, tandis que l’UE en est toujours au même point qu’il y a trente ans. Dans la liste des dix premiers pays effectuant les dépenses militaires les plus élevées au monde, on ne trouve plus que deux pays européens. Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ?

Dans l’UE, seul un quart des citoyens pense encore que la prochaine génération vivra mieux qu’eux : 57% des Français, 53% des Belges, 44% des Allemands pensent que les prochaines générations de français, de belges et d’allemands vivront moins bien que les générations actuelles. Où est passé le rêve européen ? Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ? D’après une étude de 2016 de l’Institut Bertelsmann, le marché commun génère un supplément de revenu pour les Etats-membres. Mais pas dans les mêmes proportions : en termes de revenu par tête, il s’agit d’un supplément de 1046 euros par allemand, de 1074 euros par français, de 408 euros par hongrois et de 382 euros par polonais – en d’autres termes : au lieu d’une convergence, on assiste à une divergence. D’après l’analyse, datant de 2017, d’un autre organisme allemand – le CEP –, les deux seuls pays qui aient gagné – et continuent à gagner – à l’euro sont l’Allemagne et la Hollande, tandis que l’adhésion à la zone euro a entraîné des pertes graves pour tous les autres Etats-membres. Qu’est-il arrivé à notre Union européenne ?

Les derniers combattants européens de la liberté

Nous célébrons aujourd’hui le jour de l’indépendance hongroise. Trente ans de liberté. Il y a trente ans, nous avons gagné la Guerre froide, quand le président Reagan a remis les pendules à l’heure, et lancé la bataille décisive de la Guerre froide. Avec le courage que lui insufflait un pape polonais, le mouvement polonais Solidarność a prouvé que les Soviétiques étaient devenus trop faibles pour engager l’armée, pour employer la violence – unique moyen de maintenir la cohésion du bloc communiste. 1956 appartenait déjà au passé. Et au bout de sept ans, avec le courage que nous donnait l’exemple polonais, nous tous, peuples d’Europe centrale, dressés aux côtés de la Pologne, avons gagné la dernière bataille de la Guerre froide, celle de 1989-90. Pour y avoir été, nous savons que la liberté ne nous est pas tombée dessus : nous l’avons conquise de haute lutte ; ce n’est pas le communisme qui est tombé – c’est nous qui l’avons fait tomber ; le mur de Berlin n’est pas tombé en ruines – c’est nous qui l’avons démoli ; les Soviétiques ne sont pas partis d’eux-mêmes – c’est nous qui les avons poussés vers la sortie. Nous l’avons fait habilement, sans effusion de sang : avec courage et ruse, nous avons fait tomber, démoli, poussé vers la sortie et gagné. Aujourd’hui, nous sommes toujours ceux que nous étions alors : les derniers combattants européens de la liberté qui soient encore en vie. Ce n’est pas l’histoire européenne qui a changé d’elle-même – c’est nous qui en avons changé le cours. Nous savons donc aussi qu’aujourd’hui non plus – maintenant que c’est l’Union européenne qui est en difficulté – ce n’est pas l’Europe qui va se redresser, se transformer d’elle-même ou revenir d’elle-même sur la bonne voie – c’est à nous de la redresser, de la transformer et de la ramener sur la voie qu’elle a quittée : la voie de la réussite.

7 thèses en faveur d’une authentique renaissance européenne

Aujourd’hui, nous allons formuler des thèses : ces thèses au moyen desquelles le gouvernement hongrois souhaite contribuer au débat paneuropéen sur l’avenir de l’Union européenne, et qui – nous l’espérons du moins – seront suivies par une prise de position similaire du Parlement hongrois.

Notre première thèse, c’est que nous avançons à grande vitesse vers une Union européenne de type impérial : au lieu d’une Europe des nations, Bruxelles cherche à construire un super-Etat européen pour l’édification duquel aucun mandat ne lui a été conféré. Il n’y a pas de démos européen, seulement des nations européennes, or sans démos, on ne peut pas construire de démocratie. Voilà pourquoi la construction de cet empire bruxellois mène inévitablement à un déficit démocratique. Ce que nous autres souhaiterions est très différent. Nous, nous voulons une démocratie des démocraties, dont la base soit fournie par les nations européennes. N’ayons pas peur de le dire : nous autres, démocrates partant d’un principe national, nous sommes confrontés à des constructeurs d’empires – ces derniers devenant, de plus, les véritables ennemis de la démocratie.

Notre deuxième thèse, c’est que Bruxelles est aujourd’hui sous le contrôle de ceux pour qui l’intégration n’est pas un moyen, mais une fin en soi – raison pour laquelle ils souhaitent obérer tout intérêt national, et toute valeur traditionnelle. Or les systèmes juridiques et les institutions de l’UE, au lieu d’opposer un frein à cette tendance, la favorisent. C’est la raison pour laquelle nos adversaires politiques s’efforcent d’affaiblir les communautés naturelles qui constituent le support de la culture européenne. Dans leur ligne de mire : la nation, les régions, les églises chrétiennes et juives, les familles. Voilà pourquoi le gouvernement hongrois considère qu’il faudra, à la première occasion, faire disparaître des traités de l’Union l’expression ‘ever closer union’.

Notre troisième thèse, c’est que Bruxelles a discrètement externalisé une part non-négligeable de son pouvoir vers des réseaux organisés et dirigés depuis l’extérieur de l’Europe – en premier lieu vers les réseaux Soros et vers les intérêts américains qui les soutiennent, proches du Parti Démocrate. Cela se déroule de la façon suivante. La première phase de ce processus a consisté à faire sortir la Commission, gardienne des traités, de sa position de neutralité politique, pour la transformer en organe politique. (Cette évolution ne s’est d’ailleurs pas faite en secret, mais a commencé par une déclaration publique du président Jean-Claude Juncker. C’est même la raison pour laquelle les Britanniques et les Hongrois n’ont pas soutenu la candidature de Juncker à la présidence, et c’est aussi, en fin de compte, ce qui a mené au Brexit – mais refermons cette parenthèse.) La deuxième phase consiste, pour cette Commission transformée en organe politique, à émettre des rapports sur la situation de l’état de droit dans les divers Etats-membres. Or ces rapports ne sont pas rédigés à partir de l’opinion des Etats-membres, de leurs documents ou des faits qu’ils rapportent : c’est un travail sous-traité à des ONG opérant au sein des Etats-membres – des organismes censés être issus de la société civile – mais qui sont en réalité des organismes politiques, lesquels, presque sans exception, font, sur tout le continent, partie du réseau de George Soros, et ne s’en cachent d’ailleurs même pas. Quant à la troisième phase, elle consistera à distribuer, en fonction des opinions des membres de la Commission et des renseignements dont elle dispose, des notes de bonne conduite aux gouvernements démocratiquement élus des Etats-membres, en punissant ceux qui ne lui plaisent pas. Ce faisant, la Commission abuse des pouvoirs dont les Etats-membres l’ont investie.

Notre quatrième thèse, c’est qu’à défaut de réussite économique commune, l’Union européenne va se déliter. Le principe même de l’Union est l’hypothèse simple selon laquelle les Etats-membres sont capables de meilleures performances économiques ensemble que séparément. Pour peu qu’on se rende compte que nous réussissons mieux ou pouvons mieux réussir séparément, ce sera la fin de l’Union européenne. Voilà pourquoi nous autres, qui croyons en l’Union européenne, ne pouvons pas soutenir d’autre politique que celle qui vise exclusivement à une réussite économique commune. Au lieu de quoi, aujourd’hui, l’Europe de Bruxelles est en guerre avec elle-même, avec ses propres Etats-membres : elle donne des leçons, elle menace, elle force et elle punit – en d’autres termes : elle abuse de son pouvoir, et, ce faisant, se démolit elle-même.

Notre cinquième thèse, c’est que la décennie qui commence sera celle de tous les dangers : des grandes invasions, de l’immigration, des épidémies et des pandémies. Et c’est dans cette période dangereuse qu’il va falloir assurer la sécurité et réussir économiquement dans la compétition mondiale. Or la condition préalable de cette réussite, c’est le rétablissement de la démocratie européenne. Pour assurer la protection des identités nationales et constitutionnelles des Etats-membres, il convient donc de créer une nouvelle institution regroupant les cours constitutionnelles des Etats-membres.

Notre sixième thèse, c’est que, du point de vue de la démocratie européenne, le Parlement européen s’est avéré être une impasse : il ne défend que ses propres intérêts idéologiques et institutionnels. Il ne constitue pas un ajout aux forces de l’Union européenne, mais une soustraction – raison pour laquelle il convient d’accorder un rôle bien plus important aux parlements nationaux. Je propose que les chambres nationales envoient des députés au Parlement européen, sur le modèle de l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il faut, de plus, donner aux parlements nationaux le droit de bloquer les processus législatifs de l’Union, lorsqu’ils considèrent que ces derniers portent atteinte à des prérogatives nationales – en d’autres termes : il faut créer une procédure de carton rouge.

Notre septième thèse : ceterum censeo, la Serbie doit adhérer à l’Union européenne, car c’est une adhésion à laquelle l’Union a encore plus intérêt que les Serbes. C’est un fait qui doit être reconnu, et l’Union doit intégrer la Serbie.

L’avenir de l’Europe, c’est nous !

L’histoire nous offre à présent une opportunité sur un plateau d’argent. Le débat a commencé. Il est enfin possible de parler ouvertement des problèmes, de tout ce qui vexe et gêne les citoyens des Etats-membres. La tribune dont nous avions besoin est maintenant construite. J’espère qu’elle est réellement telle que je la vois. Auquel cas, il nous suffira de faire preuve d’assez d’audace intellectuelle pour pouvoir l’utiliser à notre avantage. Nous avons maintenant une chance d’arrêter la soviétisation en cours de l’Union européenne, et d’empêcher Bruxelles de devenir le nouveau Moscou. Nous autres connaissons bien le danger qui nous guette : après tout, cela ne fait que trente ans que nous vivons libres. Et nous avons toujours été ceux qui se battent pour la liberté en Europe. Pendant que nos amis Occidentaux héritaient de la liberté, nous avons dû la gagner de haute lutte : grande différence ! Mais osons avoir assez de courage spirituel et politique pour le reconnaître : les temps changent. Alors que, il y a trente ans, nous pensions encore que l’Europe était notre avenir, nous voyons aujourd’hui que l’avenir de l’Europe, c’est nous. Osons donc être des démocrates et des combattants de la liberté, y compris à Bruxelles, car c’est le seul moyen de donner sa chance à une nouvelle renaissance européenne.

Que Dieu nous garde et protège la Hongrie ! Vive la Hongrie, allez les Hongrois !

Source : www.visegradpost.com / www.miniszterelnok.hu